Les pierres de la Plumaudière

Récit extrait de "Esquisses du Bocage Normand" de Jules Lecoeur.

La croyance populaire prétend que l'ennemi de Dieu et des hommes, toujours à l'affût d'un mauvais coup, résolut un jour de détruire le prieuré du Plessis-Grimoult, qui venait à peine d'être achevé. II ne voulait laisser miettes de la maison du Seigneur. Par une nuit profonde, il alla se munir au loin d'énormes blocs pour le détruire.
Le Malin, nul ne l'ignore, est doué d'une force surnaturelle. Mais cette nuit-là, il avait trop présumé de la sienne car, en passant au-dessus de la bruyère du Corps-Nu, une grande fatigue vint tout à coup s'emparer de lui et le força de laisser choir une de ses pierres.
On la voit encore dans le champ où elle tomba. Elle est connue sous le nom de la Pierre-Grise. La nuit, le passant s'en écarte avec terreur à cause des apparitions fantastiques qui la hantent.
Ainsi allégé, messire Satan reprit sa course, ricanant et se réjouissant d'avance du plaisir qu'il se promettait de surprendre les pauvres moines dans leur sommeil, et de les ensevelir sous les débris de leur monastère.
Mais il avait compté sans la vigilance des religieux. Prévenus par un avertissement du Très-Haut, ils s'étaient, par la veille et par la prière, préparés à repousser l'attaque démoniaque. Quand, soutenu par le vol puissant de ses grandes ailes noires et velues, l'ange déchu arriva au-dessus de la Plumaudière, un vent impétueux, accouru du fond de l'horizon, vint l'arrêter soudain dans sa course.
Ce fut alors, dans les sombres profondeurs de l'espace, un si furieux ouragan, une tempête telle que, de mémoire d'homme, on n'en avait vu semblable. Les éclairs et le fracas de la foudre, la grêle et la pluie ne cessaient de tomber avec violence. Les rafales se déchaînaient avec une si terrible impétuosité que, malgré ses efforts et ses grands coups d'ailes, l'ange noir ne put aller plus loin.
C'étaient les oraisons des pieux moines, agenouillés dans le sanctuaire de leur chapelle, qui avaient suscité la tempête. Dieu n'avait pas voulu laisser périr ceux qui avaient mis leur confiance en lui.
Satan s'entêta, lutta contre la tempête, jeta feu et flamme. C'est en vain qu'il s'obstina. C'est en vain aussi que, pour se rendre plus léger, il laissait tomber tantôt une pierre, tantôt une autre. Jamais les vents du ciel ne lui permirent d'avancer. Sous leur souffle irrésistible, il tourbillonnait comme une feuille sèche, jouet de la brise déchainée.
Le bruit de la lutte nocturne parvint jusqu'au prieuré du Plessis. Les moines redoublèrent de ferveur dans leurs prières et la tourmente redoubla de violence. Enfin, à bout de forces, le démon se reconnut vaincu. II renonça à la lutte et s'enfuit dans les ténèbres, en poussant d'épouvantables hurlements de rage et en laissant choir dans les champs de la Plumaudière et des environs toutes les pierres dont il avait fait provision.
Les unes s'enfoncèrent dans la terre où la charrue du laboureur les rencontre trop souvent; d'autres restèrent à fleur de terre. II y en eut qui se plantèrent debout, telles qu'on les voit encore chaque jour que Dieu fait.
C'est ainsi que l'abbaye du Plessis-Grimoult échappa par un miracle à l'imminent péril qui la menaçait. Mais ce fut au grand dam des pauvres de la Plumaudière, dont les champs sont demeurés criblés de roches.

Commentaires.

La Pierre-Grise, située sur la Bruyère du Corps-Nu (voir légende du corps nu), est le monument mégalithique le plus important de la Normandie.
La Plumaudière s'étend sur la commune de Monchauvet et sur celle de Lassy où se trouvent plus de 300 pierres en quartz. Le point central en paraît être le champ du Hou, ou du Hu.
Un grand nombre de pierres de même nature, mais moins grosses, sont éparses dans un vallon au nord-est ; soit des 2 côtés d'un ruisseau dit " le Halgré ", ou " des Mains Sales ", soit au fond de la vallée, sur un espace de plusieurs centaines de mètres. On pourrait en compter plus de 200, y comprises celles qui ont été transportées le long des haies et des fossés, pour servir de clôture et dégager les prés. C'est dans les champs du Hou, point de départ des 2 allées, que sont les mégalithes les plus gros, et qu'ils étaient en plus grand nombre, si l'on en juge par ceux qui ont disparu, enterrés profondément ou brisés. Ce groupe principal de pierres formait-il un cromlech, un hémicycle, un rectangle ?

Patrimoine de France.

Classement aux Monuments Historiques :
- Alignement de neuf menhirs de la Plumaudière.
- Lieu dit : Champ du Houx à Montchauvet.
- Période néolithique.
- Propriété d'une personne privée.
- Inscription par arrêté du 30 juin 1976.

Dans la presse.

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